Dossier Revue Treize 1995
Quand chavire l'île des amantes1
Irène Demzcuk
Un couple, une île,
Un rêve, une passion.
Chassée de la grande île,
Mon amante devenue ma maison. Tonne l'orage imprévisible
Tempête de mots, pluie de geste
Que reste-il de mon île céleste? Une blessure indicible.
La violence occupe la vie de certaines lesbiennes. Cette violence ne prend pas fin avec la parole méprisante ou le geste agressant. Comme une intruse, elle s'installe au plus profond de notre être; elle habite nos pensées, accapare notre temps et tue à petit feu notre vitalité. La violence nous enferme dans la peur, la honte et la négation de soi. En devenant lesbiennes, nous avons pour la plupart connu ces sentiments, et le rejet réel ou appréhendé de notre entourage nous a plus d'une fois contraintes au silence et au repli or la violence érige à son tour des murs qui nous éloignent de nos amies, nos enfants, notre famille et nos collègues de travail. La violence crée un deuxième enfermement.
La violence fait mal. Elle est douleur vive pour celles qui la vivent, et meurtrissure longue à cicatriser chez celles qui l'ont vécue. Mais pour toutes les lesbiennes, la violence est aussi ce glaive ayant transpercé le cœur de notre communauté rêvée, chavirant notre conception des femmes et des relations d'amour entre femmes; bouleversant la croyance et le désir si profonds d'être à l'abri de l'agression patriarcale. Maintenant que nous savons, il n'y a plus d'île mythique des amantes, plus de terre promise pour les exilées que nous sommes si souvent, dans notre propre société. C'est pourquoi la violence entre lesbiennes fait si mal. Elle est non seulement une blessure de l'esprit et du corps, elle est aussi une blessure à l'imaginaire, une blessure à l'identité. Et lorsque les médias s'emparent de ce glaive pour le retourner contre nous, c'est toute la communauté lesbienne qui est atteinte.
Agir sur la violence nous oblige à réaliser ce passage de la communauté utopique à la communauté réelle; à accepter la réalité multiple des lesbiennes telle qu'elle se présente. C'est dans cet esprit que nous avons rédigé ce dossier.
La violence chez les lesbiennes n'est plus aussi enveloppée de silence qu'auparavant. Une recherche sommaire nous a permis de recenser plus de 60 articles et plusieurs livres sur le sujet. En mars 1995, deux d'entre nous sommes interpelées pour une consultation visant à induire un volet sur la violence chez les lesbiennes dans le cadre de la politique québécoise en matière de violence conjugale. Nous réunissons rapidement un petit groupe composé majoritairement d'intervenantes2 et concoctons, en moins d'une semaine, un document de vingt pages incluant propositions et recommandations. Fières de notre travail, nous avons poursuivi nos échanges et vous offrons les fruits de cette action concertée.
Vous trouverez dans ce dossier des articles qui décrivent cette violence et donnent des moyens aux lesbiennes qui la subissent comme à celles qui l'exercent de mettre fin à cette dynamique. Nous avons préféré utiliser le terme "violence" plutôt que "abus", en vogue actuellement aux États-Unis, car ce dernier signifie "user avec excès". Or, user de violence à l'endroit d'une femme, peu importe sa forme et son degré de gravité, est inacceptable3. Nous employons aussi avec parcimonie le terme "violence conjugale", car nos modèles de vie amoureuse sont différents, à certains égards, de ceux vécus chez les couples hétérosexuels.
Enfin, nous espérons que ce dossier donnera le courage aux lesbiennes de parler. La parole est cette petite clé précieuse qui permet de sortir de la honte et de la peur. Et la mise en commun des paroles est la première étape pour développer des analyses et des ressources adaptées à notre réalité et à nos besoins.
Mais surtout, il faut parler de la violence pour retrouver la joie d'aimer et d'être aimée par une femme.
1. L'expression est utilisée en référence à L'île des amantes de Micheline Grimard-Leduc, publié à compte d'auteure en 1982. Un des premiers essais québécois à célébrer la culture lesbienne.
2. Le "groupe des six" est formé de : Josette Bourque, Irène Demczuk, Françoise Guay, Karol O'Brien, Louise Picard et Anne Richard-Webb.
3. Pour les mêmes raisons, nous avons préféré le terme "agresseure" à celui d' "abuseure".
Quand chavire l'île des amantes (PDF)
Se peut-il que ce soit de la violence?
Françoise Guay
"Quand nous découvrons que nous ne pouvons plus avoir confiance en quelqu'une (...) nous sommes rejetées sur une crête désolée, dans une obscurité percée d'éclairs, balayée de pluies glacées, dans un monde informe, avant tout langage, toute tendresse et toute possibilité de relation."
Adrienne Rich, Les femmes et le sens de l'honneur,
quelques réflexions sur le mensonge Montréal, Éditions du Remue-ménage, 1979
Une relation d'intimité, une relation amoureuse est quelque chose de précieux. Comme lesbiennes, nous avons accepté de braver les normes sociales pour pouvoir aimer à notre goût. Même si nous savons que des difficultés existent, c'est toujours une surprise douloureuse de découvrir que ceux-ci peuvent dégénérer en violence. Or, les lesbiennes ne vivent pas en dehors de la société; ceci veut dire aussi que nous pouvons voir se refléter dans nos relations des attitudes et des comportements qui se retrouvent tout autour.
Les relations conjugales/amoureuses lesbiennes prennent diverses formes. Dans bien des cas, les membres d'un couple ne vivent pas sous le même toit; elles peuvent même refuser l'expression couple. La violence peut s'infiltrer cependant, quelle que soit la forme de la relation: de la part d'une amante occasionnelle, d'une partenaire établie avec qui une lesbienne partage son logis et ses biens ou (bien souvent) d'une ex-blonde qui n'accepte pas la rupture1.
Cet article porte sur la violence du point de vue des lesbiennes violentées. Il est important toutefois de bien voir qu'une lesbienne violentée, en soi, ça n'existe pas. Ce qui existe, ce sont des lesbiennes comme vous et moi qui se retrouvent dans une situation où la femme qu'elles aiment utilise violence et contrôle dans ses relations amoureuses.
Parce qu'elle suppose intimité et confiance, une relation amoureuse nous rend aussi plus vulnérables à la manipulation. Comme lesbiennes, nous avons souvent de hautes normes relationnelles; que nos relations soient égalitaires (et elles le sont souvent) est un principe important pour nous. Toutefois, si notre amante ne suit pas les règles implicites de respect et de partage, nous nous retrouvons souvent interdites et parfois démunies.
Nous sommes aussi conscientes, en tant que lesbiennes, de la fragilité de nos relations, qui ne tiennent qu'à notre volonté de les maintenir. Comme bien d'autres, nous vivons nos relations intimes comme un havre. Le soutien qu'une lesbienne donne et reçoit dans sa relation et le support ou plutôt le manque de support qu'elle reçoit à l'extérieur sont cruciaux pour comprendre ce qui se passe. Ils peuvent jouer notamment dans le désir d'une lesbienne de soutenir une blonde qu'elle sait fragile et dépendante, même si celle-ci peut l'agresser.
se peut-il?
Nous pouvons toutes vivre des moments où un geste ou une parole de notre blonde nous blesse; nous pouvons aussi être parfois blessantes ou trop exigeantes vis-à-vis d'une amante. Toutefois, ce qui caractérise une situation de violence, c'est l'établissement d'un pattern répétitif ou systématique.
Il n'est pas nécessaire que les gestes soient extrêmes; la violence verbale et psychologique, le dénigrement au quotidien, par exemple, peuvent complètement démolir quelqu'une. Des agressions verbales ou physiques n'ont pas à être répétées très souvent pour qu'une menace pèse et que la possibilité d'une telle violence demeure inscrite dans la relation. Même si elle tente de passer par-dessus, une lesbienne sait qu'il y a un danger; même si elle se repent, sa partenaire violente sait qu'elle a une permission.
C'est une polarisation très nette que nous avons rencontrée dans les ateliers que nous avons donnés. Plus caractéristique encore de lassitude d'une lesbienne violente que les gestes qu'elle pose est souvent son rejet de toute responsabilité. Si elle se repent, c'est pour demander à sa blonde de l'aider plutôt que de prendre elle-même de véritables mesures pour changer1.
Voir ce qui se passe est alors d'autant plus difficile pour celle qui est violentée que sa conjointe va souvent rejeter sur elle toute la responsabilité des incidents: "si tu n'avais pas agi comme ça, ça ne serait pas arrivé". Parce qu'elle pense sa relation en termes égalitaires, une lesbienne va chercher à voir quelle est sa part de responsabilité et à améliorer sa relation avec l'autre. Or, pendant qu'elle s'évertue ainsi à faire sa part du travail, elle ne voit pas qu'elle est souvent la seule à le faire.
La violence est insidieuse. Des gestes anodins ou même charmants au début d'une relation peuvent devenir étouffants, devenant une surveillance de tous les instants. Une lesbienne va souvent tenter de répondre aux désirs de sa conjointe sans se rendre compte que ceux-ci sont exagérés; plus elle y répond et plus grandes deviennent les exigences. Elle aura parfois l'impression que sa blonde a raison de se mettre en colère puisqu'elle n'a pas répondu à ses attentes.
Une lesbienne peut aussi être portée à accepter plus de la part de sa blonde qu'elle n'aurait accepté autrement, parce qu'elle connaît sa souffrance et qu'elle la sait fragile2. Les choses difficiles, la violence qu'une conjointe violente a vécue dans son enfance, par exemple, vont souvent servir à l'absoudre de comportements inacceptables.
Le mythe de la "violence mutuelle" a aussi la vie dure et sert bien souvent à dédouaner une lesbienne violente. À moins d'une incapacité physique, une lesbienne agressée va être plus souvent portée à se défendre qu'une femme hétérosexuelle face à son conjoint. Ceci peut cependant se retourner contre elle. Elle se sent alors partie prenante de la violence, qui devient en quelque sorte un secret partagé. Une conjointe violente peut même chercher à la pousser à riposter physiquement pour ensuite lui faire porter le blâme.
Une lesbienne violente peut aussi se servir de son charme comme d'un moyen de contrôle, utilisant tour à tour la séduction, le repentir et le rejet pour assujettir sa blonde. Il peut être d'autant plus difficile de quitter une telle conjointe qu'elle exerce son emprise sur le mode passionnel et quelle va bien souvent relancer une blonde qui l'a quittée pour recommencer un nouvel épisode désastreux.
Une conjointe violente peut enfin utiliser la violence contre elle-même (tentatives de suicide, automutilation, etc.) pour exercer un contrôle. Inquiète de ce qui peut arriver, son amante sera constamment en état d'alerte. Elle pourra se sentir coupable et responsable de sa blonde; elle pourra hésiter à la quitter, craignant ce qui arrivera si elle l'abandonne à son sort.
Il est important pour une lesbienne de voir que la confusion où elle se trouve ne dépend pas uniquement d'elle; sa partenaire va souvent alterner les stratégies pour s'assurer un contrôle et une emprise (cf. Les lesbiennes aussi tombent dans les bleus, qui décrit certains des comportements et attitudes que peut utiliser une partenaire violente). Elle se retrouve alors à fonctionner sur un mode "d'espérance acquise"4, acceptant de supporter les accès de sa blonde, dans l'espoir que ça se tasse (comme celle-ci le lui promet constamment) et quelles arrivent ensemble à une relation plus heureuse, où la violence n'aura duré qu'un temps.
Comment savoir
Parce que le contrôle et la manipulation sont parfois subtils, une lesbienne peut avoir de la difficulté à savoir où elle en est. C'est en faisant le portrait complet et en regardant les résultats qu'elle peut commencer à voir ce qui se passe.
Un des indices importants est la peur. Une lesbienne qui se rend compte qu'elle commence à craindre les réactions de sa conjointe et à modeler son comportement en conséquence doit se poser des questions. Si, de plus, il ne lui est pas possible d'en parler, parce que ceux-ci y fait obstruction ou parce qu'elle risque de se choquer, il y a là un signal que quelque chose ne va vraiment pas. Elle doit prendre un sérieux recul et se demander si elle veut continuer dans cette relation.
"La violence possède un langage que celle qui est visée apprend rapidement à décoder pour survivre. Elle apprend comment se comporter en public, comment se comporter en privé, à qui elle peut parler sans danger et à qui elle ne peut pas. Elle apprend à lire entre les lignes du visage de son amante. Elle apprend à faire attention."5
Il arrive aussi qu'une partenaire violente sème des indices qu'elle pourrait être violente ou quelle déconsidère ses blondes après un certain temps. Il est important de ne pas ignorer de tels indices mais de les croire, de les prendre en note et de s'en rappeler.
La violence au niveau sexuel peut apparaître à prime abord à celle qui l'a subie comme un malaise ou un manque d'affirmation de sa part. Or, même venant d'une femme, des gestes sexuels contre notre gré, une humiliation sexuelle, des stratégies d'épuisement sont des formes de violence sexuelle inacceptables. Il n'est pas rare qu'une conjointe violente veuille faire l'amour suite à une agression. C'est une façon courante et humiliante d'oblitérer ce qui vient de se passer; c'est aussi une agression.
Enfin, les rôles économiques n'étant pas définis dans les relations lesbiennes, la violence économique peut y prendre un tour particulier. Une lesbienne peut établir avec sa conjointe des façons de faire qu'elle juge équitables. Plus qu'un contrôle économique6, c'est souvent une exploitation qu'elle peut alors subir et dont elle ne se rendra compte qu'après plusieurs mois,
"Elle changeait la réalité devant mes yeux - elle disait qu'elle ne m'avait pas attaquée une seule fois, ce qui était complètement faux; elle m'avait attaquée une première fois et elle cherchait constamment à s'en prendre à moi. Elle prenait aussi mes poignets en étau et quand je me débattais pour sortir de sa prise, elle disait que je l'attaquais."
Taylor, Joelle et Chandler, Tracey, Lesbianx talk...Violent relationships.
Les conséquences
Il est d'autant plus important pour une lesbienne de se rendre compte qu'elle vit de la violence que les conséquences peuvent en être très graves. La peur, la confusion, le manque de confiance en soi, mais aussi les difficultés de sommeil, les troubles somatiques dus au stress et les problèmes physiques suite aux coups ou aux chutes peuvent demeurer longtemps après que la relation est terminée.
La violence psychologique, toujours présente quel que soit le type de violence, peut avoir des effets dévastateurs. Nulle n'a une estime de soi tellement "mur à mur" qu'elle ne puisse être atteinte par les assauts répétés d'une conjointe. Celle-ci peut d'autant plus nous atteindre qu'elle connaît des aspects les plus infimes et peut s'en servir pour dénigrer et humilier.
Vivre dans la peur constante peut avoir des effets graves. Une lesbienne peut en venir à développer une hyper-vigilance de tous les instants qui peut affecter les autres domaines de sa vie. Son travail peut en souffrir; elle peut même le perdre. Elle peut aussi souffrir d'accès de dépression ou de malaises psychosomatiques sévères. Les séquelles physiques sont souvent plus importantes qu'on ne le croit, qu'elles soient dues aux coups ou au stress énorme qu'elle vit.
Les effets de la violence apparaissent bien souvent pendant la relation et peuvent donner à une lesbienne l'impression qu'elle est faible, incompétente et incapable d'avoir une relation avec qui que ce soit. Or, il faut bien voir qu'il s'agit là d'effets et non de causes de la violence. La violence d'une conjointe vient enfin et surtout briser quelque chose dans notre capacité d'intimité; une lesbienne va souvent avoir besoin de temps avant d'être capable d'établir de nouvelles relations.
Plus longtemps une lesbienne vit de la violence dans une relation et plus il peut lui être difficile de partir7. Son énergie émotive y étant constamment drainée, il lui en reste souvent très peu pour se ressaisir. Elle peut se retrouver tellement isolée qu'elle ne voit plus aucune porte de sortie; elle peut aussi se retrouver complètement sans le sou, ayant tout dépensé pour une blonde qui ne lui a jamais rendu la pareille.
Les embûches
Les embûches au sortir d'une relation violente sont nombreuses pour une lesbienne. Le support de sa famille est souvent exclu: même les familles qui ont accepté le lesbianisme de leur fille "pour son bonheur" risquent souvent de le remettre en cause.
Elle va souvent avoir de la difficulté à recevoir un support de la part d'amies lesbiennes qui refusent de prendre parti, cherchent à la dissuader ("tu ne peux pas lui faire ça") ou vont même parfois tenter de la "réconcilier" avec son ex-conjointe. Le fait même qu'elle ne soit pas partie immédiatement peut servir à remettre en doute sa bonne foi. Elle va rencontrer également de l'impatience; quoi qu'on dise, il y a dans la communauté un certain discrédit rattaché au fait d'avoir été violentée.
Parce qu'elle sait ce que c'est que d'être lesbienne, une lesbienne pourra aussi hésiter à traduire son amante en justice. Elle peut craindre aussi, à juste titre, les railleries et l'humiliation tout au long du processus; rien ne garantit non plus l'anonymat dans un procès qui ne se tient pas à huis clos.
Laisser une conjointe signifie aussi laisser les enfants, si celle-ci en est la mère biologique (les droits d'une mère non biologique ne sont pas encore reconnus). Une lesbienne peut aussi avoir établi un lien avec les enfants de sa conjointe; à son dilemme personnel s'ajoute la responsabilité qu'elle sent pour ces enfants qu'elle peut craindre de laisser avec leur mère.
La communauté est petite. II peut être difficile pour une lesbienne de trouver quelqu'une à qui parler qui ne soit pas une connaissance de son ex-amante; il peut lui être difficile aussi de sortir sans risquer de la rencontrer.
Malgré les embûches, une lesbienne doit tout mettre en œuvre pour quitter une conjointe violente. Il lui sera nécessaire de maintenir une bonne distance avec son ex-blonde pour sa propre santé mentale et physique. Peu importe que d'autres lui rapportent que celle-ci "a changé", il est important de faire attention aux volontés de réconciliation et aux offres d'amitié intempestives. Et, quoi que son "ex" lui ait dit, il existe d'autres lesbiennes avec qui établir des relations non violentes, passionnées et heureuses.
Dernières considérations
Nous sommes conscientes que, tant qu'on n'est pas sortie du marasme, il peut être difficile de voir clairement les choses, une lesbienne violente se disant souvent agressée par sa conjointe. Les deux partenaires ont toutefois la responsabilité de se protéger. Si votre partenaire croit que c'est vous "qui la poussez à bout", elle aussi a la responsabilité de mettre fin à cette relation où elle risque d'être blessée ou de vous blesser.
Enfin, rappelez-vous que
"Vous n'êtes pas seule;
Vous n'êtes pas coupable;
Il vous est impossible de changer le comportement de votre conjointe,
Ignorer la violence peut être très dangereux;
Il est important de briser le silence; ne restez pas isolée;
Il y a une vie après une relation violente et elle peut être très belle."9
Quelques questions inspirées du livre
Lesbians Talk ...Violent relationships
"Avez-vous peur de votre amante?
A-t-elle déjà agressé ou affirmé avoir agressé une autre femme?
Vous menace-t-elle de vous blesser si vous n'agissez pas d'une façon qu'elle trouve acceptable?
Votre personnalité, votre capacité de communiquer ouvertement, votre confiance en vous ont-elles diminué depuis que vous êtes en relation avec elle?
Vous humilie-t-elle délibérément (sans qu'il s'agisse d'une entente préalable) pendant l'amour?
A-t-elle déjà attaqué ou menacé d'attaquer vos amies, vos animaux ou vos possessions?
Vous menace-t-elle de sévices physiques si vous ne vous conformez pas à un comportement qu'elle juge acceptable?
Vous retrouvez-vous à apaiser votre blonde, surveiller votre comportement, censurer vos paroles?
Avec elle, vous sentez-vous dégradée, insignifiante, impuissante et sans valeur?
Etes-vous inconfortable d'inviter des amies dans la maison que vous partagez avec elle?
Etes-vous empêchée de quitter la relation pour des raisons financières?
Vous menace-t-elle de dévoiler votre orientation à vos amies, à votre famille, à vos collègues si vous la quittez?
Vous menace-t-elle de vous blesser ou de vous tuer (ou de se tuer) si vous la quittez?
Est-ce que le fait de l'aimer vous amène à vous haïr ?
Critique-t-elle vos capacités intellectuelles publiquement, en privé?
Surveille-t-elle vos appels, votre courrier; fouine-t-elle dans votre journal?
Ses besoins sexuels/émotionnels sont-ils la seule priorité dans votre relation?"
Pouvez-vous discuter de ceci avec elle?
1. Nous utiliserons indifféremment les expressions "conjointe, amante, blonde, partenaire" pour parler des lesbiennes impliquées dans une relation où il y a une certaine intimité d'ordre amoureux.
2. De fait, une lesbienne qui accepte la responsabilité de ses gestes et qui commence à prendre des moyens pour changer est en bonne voie pour ne plus être violente.
3. L'étude de Claire M. Renzetti montre une forte corrélation entre la violence, la dépendance de la partenaire violente et l'existence d'un conflit autour du désir d'autonomie exprimé par la partenaire violentée.
4. Renzetti, pp.78-84.
5. Taylor, Joëlle et Chandler, Tracey, Lesbians talk ...Violent relationships, Scarlet Press, Londres, Angleterre, 1995.
6. Comme c'est parfois le cas dans les couples hétérosexuels.
7. La même chose est vraie pour une lesbienne violente. Malheureusement, peu d'entre elles prennent la responsabilité de mettre un terme à la relation.
8. Malheureusement, celle-ci ne montre pas toujours la même considération; dans quelques cas, en effet, c'est la partenaire violente qui a poursuivi sa conjointe en cour pour s'être défendu.
9. Adapté du Domestic Violence Iformation and advice pack du London Borough of Camden, cité par Taylor et Chandler.
Bibliographie
Renzetti, Claire M., Violent betrayal lesbian partner abuse, Sage, Newbury Park CA, 1992.
Schechter, Susan et Jones, Ann, Quand l'amour ne va plus, Le jour
éditeur, 1994, trad. de When love goes wrong, Victor Gollancz Ltd, 1992.
Taylor, Joëlle et Chandler, Tracey, Lesbians talk...Violent relationships, Scarlet Press, Londres, Angleterre, 1995.
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QUE FAIRE ?
Josette Bourque et Anne Richard-Webb
VIVEZ-VOUS UNE SITUATION DE VIOLENCE CONJUGALE
et avez-vous l'impression de ne plus savoir quoi faire? D'abord il est important de prendre le temps d'identifier vos besoins et vos limites. Vous êtes la meilleure juge, et c'est à vous de choisir la solution avec laquelle vous serez le plus à l'aise et en sécurité. Il n'est pas facile de briser le silence, car c'est reconnaître la violence que l'on vit. Toutefois c'est le premier pas pour changer une situation dans laquelle vous ne vous sentez pas bien. Vous pouvez en parler à des amis(e)s ou à des proches en qui vous avez confiance. Il est important de faire savoir aux gens à qui vous en parlez que vous cherchez du soutien. Vous pouvez aussi contacter un service d'aide (ligne d'écoute, service anonyme). À celles qui écoutent, soyez accueillantes: c'est une démarche difficile à faire pour celle qui vous en parle.
Nous vous donnons ici une série de moyens qui pourraient vous aider dans vos démarches. Ce ne sont pas les seuls qui existent et ils ne sont peut-être pas tous adaptés à ce que vous vivez, mais ils peuvent vous être très utiles.
Le logis : Si vous désirez rester chez vous, évaluez le degré de violence et de stress que vous vivez y a-t-il un danger?
-Gardez toujours, dans un endroit connu de vous seule, un peu d'argent et vos papiers importants si vous avez à quitter la maison rapidement;
-Demandez à des amis(e)s de coucher chez vous pour ne pas être seule;
-Changez les serrures;
-Assurez-vous d'avoir une deuxième sortie accessible;
-Fermez les rideaux pour qu'on ne vous voie pas de l'extérieur;
-Laissez vos portes verrouillées en tout temps; laissez les lumières extérieures allumées;
-Louez un casier postal si vous vous rendez compte que votre courrier disparaît;
-Allez coucher chez des amis(e)s pendant quelque temps;
-Demandez à des amis(e)s de surveiller la maison si vous vous absentez pour quelques jours.
Le téléphone peut devenir un moyen de harcèlement utilisé par l'agresseure.
-Filtrez vos appels;
-Débranchez la sonnerie du téléphone si l'agresseure vous appelle la nuit;
-Éteignez votre répondeur à certains moments si elle le remplit de nombreux messages;
-Donnez un code à vos amis pour qu'ils puissent vous rejoindre;
-Demandez un numéro de téléphone confidentiel; bloquez l'affichage de votre numéro et de votre nom;
-Ne vous gênez pas pour raccrocher si vous ne voulez pas lui parler;
-N'écoutez pas ses messages si vous sentez qu'ils vous perturbent;
-Bell offre de nouveaux services: blocage de certains appels, Afficheur, Mémorisateur, dernier numéro de la personne qui a appelé.
La vie sociale:
-Etre accompagnée d'ami(e)s lorsque vous allez dans des lieux où elle risque de se trouver (bars, restos, événements);
-Quand vous êtes invitée quelque part, vérifiez si elle sera là et évaluez si vous avez envie d'être en sa présence.
"Au début de ma relation, ma blonde m'appelait à toutes les heures pour me dire des mots doux....je me sentais désirée. Avec le temps, c'est devenu une habitude. C'est seulement plus tard que je me suis rendue compte de l'interrogatoire qu'elle me faisait subir "Que fais-tu? avec qui? c'est qui cette fille-là?". J'étouffais, je me sentais épiée; si je ne répondais pas, elle m'accusait de la tromper".
Les enfants: ils peuvent devenir des objets de chantage de la part de l'agresseure.
-Trouvez une façon d'expliquer la situation aux enfants;
-Trouvez un lieu sécurisant pour eux;
-Les accompagner à la rentrée et à la sortie de l'école ou lors des activités;
-Évitez qu'ils ne restent seuls.
L'intermédiaire: personne qui sert de contact entre vous et votre agresseure. Vous pouvez, par exemple, lui donner un mandat précis.
-Elle accepte de parler en votre nom soit à l'agresseure, soit à l'intermédiaire de votre agresseure;
-Elle vous accompagne lorsque vous allez chercher vos affaires à votre domicile ou pour remettre des objets appartenant à votre agresseure;
-Vous avez besoin de rencontrer votre agresseure? Faites-le dans un lieu neutre (en public, chez une amie) et en présence de témoins ou d'intermédiaires.
Les organismes:
-Consultez des organismes, cela vous permet d'aller chercher de l'information et de l'aide. Il existe, par exemple, les maisons d'hébergement, les centres de femmes, les lignes d'écoute. Les services offerts par ces organismes sont confidentiels.
Vos droits:
-Il existe actuellement un service de clinique juridique au Centre communautaire des gais et lesbiennes de Montréal. C'est gratuit et vous pouvez demander à parler à une avocate. Tél.:528-8424;
-Vous pouvez contacter un avocat ou l'Aide juridique (pour celles qui ont très peu de revenus);
-Discutez avec un notaire du partage des biens, de la garde des enfants et des contrats que vous
avez peut-être conclu avec elle (meubles, maison, immigration, endossement);
-Renseignez-vous sur vos droits en appelant Le téléphone juridique au 1 900 451-6096 (1,50 la minute).
La police:
-Vous n'êtes pas obligée d'endurer le harcèlement quelle vous fait subir (vous suivre, voler votre courrier, entrer chez vous par effraction, endommager vos biens, vous frapper);
-Il existe un point de loi qui interdit à quelqu'un de harceler une autre personne;
-Si vous décidez de porter plainte, demandez à quelqu'un de vous accompagner. Dans ce cas, les agents paraissent moins intimidants et, de plus, vous aurez un témoin si les policiers ne semblent pas vouloir prendre votre plainte au sérieux;
-En cas de danger immédiat, appelez le 9-1-1.
Les lesbiennes aussi tombent dans les bleus...
Karol O'Brien et Louise Picard
Parler de la violence entre lesbiennes à partir de la situation d'une lesbienne violente n'est pas une mince affaire. La littérature est plutôt silencieuse et les expériences "terrain" sont rares. Ce texte se veut une ébauche d'analyse et le point de départ pour amorcer notre réflexion.
Dans un geste de violence il y a toujours une notion de contrôle (contrôler la situation ou sa partenaire). La violence est un choix. Ce n'est pas une perte de contrôle, c'est choisir la violence comme moyen pour gérer les situations. La responsabilité de la violence appartient toujours à celle qui est violente. Parler de la violence conjugale entre lesbiennes, c'est affirmer qu'il y a une victime et une agresseure. Croire à la réciprocité de la violence dans le couple lesbien est un mythe qui n'aide ni une lesbienne violentée, ni une lesbienne violente.
Il y a plusieurs façons d'exprimer de la violence. Violence psychologique, verbale, physique, sexuelle et économique. Les comportements violents peuvent être évidents ou bien être plus subtils mais ils laissent toujours des marques. Nous avons avec l'aide de la littérature américaine et anglaise répertorié différents comportements violents. Certains éléments pris séparément peuvent nous paraître sans trop de conséquence. Toutes les relations malsaines ne sont pas violentes. Mais si on retrouve ne serait-ce que quelques uns de ces éléments dans une relation, nous pouvons dire qu'il y a de la violence. En voici certains exemples:
1. ISOLER L'AUTRE
Une lesbienne violente peut isoler sa partenaire de ses amies et de sa famille. Elle peut également être jalouse de tout contact de sa partenaire avec d'autres, ce qui à la longue aura comme conséquence que d'elle-même la lesbienne non violente évitera les contacts. Une lesbienne violente peut aussi détourner les amies de sa partenaire par des mensonges ou par toutes sortes d'autres moyens (exemple: ne pas faire les messages). Lors de leurs sorties communes en présence des amies de sa partenaire, elle la critique devant les autres, ce qui crée un malaise et un éloignement des amies. Elle peut également demander que celle-ci retourne dans le "garde-robe" pour sa réputation ou pour sa carrière. Une lesbienne violente peut également créer ou être continuellement dans des situations de crise qui font que sa partenaire a l'impression qu'elle ne peut la laisser seule. L'agresseure peut également par sa rigidité et son étroitesse d'esprit être isolée et isoler sa partenaire.
"Moi aussi ça m'est arrivé d'être violente, dit l'une d'elles, j'ai ma part moi aussi". Elles sont là, dans l'atelier, plusieurs lesbiennes qui écoutent et qui cherchent à comprendre. "Moi, dit-elle, c'est ma blonde qui est folle. Elle me met à bout. D'ailleurs, toutes mes blondes étaient folles."
"Moi, personne ne m'a jamais pilé sur les pieds, personne,...et c'est pas ma blonde qui va commencer."
2.MONOPOLISER LES PERCEPTIONS
Dans l'interprétation des faits la lesbienne violente a toujours raison. Elle cherche à contrôler la perception de sa partenaire. Dans son interprétation, sa vision de la réalité est toujours la bonne et ses gestes corrects selon la situation.
À l'occasion elle s'excuse d'avoir tel ou tel comportement mais ne reconnaît pas sa responsabilité dans les faits. Un des comportements fréquent est de blâmer sa partenaire, de remettre sur sa partenaire la responsabilité de ses gestes. Elle a tendance à expliquer et à justifier ses comportements violents comme s'ils étaient en-dehors de son contrôle. Une autre façon de monopoliser les perceptions est de minimiser; elle fait paraître moins graves les conséquences de ce quelle fait (par exemple: "Ce n'est qu'une farce") ou les comportements violents (exemple : "C'est juste un jeu"). Pour manipuler la perception de sa partenaire, une lesbienne violente utilise différents jeux de pouvoir comme le mensonge.
3. PROVOQUER L'ÉPUISEMENT PHYSIQUE
Une lesbienne violente utilise toutes sortes de moyens pour maintenir sa partenaire dans un état d'épuisement physique. Elle peut réveiller sa partenaire pour continuer ou pour commencer une chicane. Si sa partenaire est malade, elle l'oblige à garder le même rythme de vie. L'agresseure peut accuser sa partenaire d'être anormale ou malade si elle ne tient pas ce rythme. De telles attitudes créent chez la victime un état d'extrême fatigue ou de la détresse psychologique.
4.MENACER
Le but des menaces est d'intimider, de faire peur à l'autre et de contrôler. Il y a plusieurs sortes de menaces. Une lesbienne violente peut menacer de faire mal à sa partenaire, à ses amies, à ses enfants, aux animaux ou aux choses qu'elle aime. Les menaces de suicide sont également des gestes violents. L'agresseure peut menancer de révéler à la famille et/ou au travail le lesbianisme de sa partenaire et/ou de nuire à sa réputation.
La colère peut être utilisée de façon menaçante. La lesbienne violente n'est pas plus en colère que quelqu'une d'autre. Elle utilise seulement cette émotion pour intimider. Dans le même ordre que les menaces, la lesbienne violente peut utiliser différents jeux de pouvoir pour avoir ce qu'elle veut: crier, briser des objets, avoir des attitudes qui font peur, contrôler la fréquence des relations sexuelles, frapper sa partenaire, etc...
5. FAIRE CROIRE À UN POUVOIR HORS DU COMMUN
Pour contrôler, une lesbienne violente fait croire qu'elle accomplit des choses que les autres ne font pas ou ne peuvent pas faire. Elle peut faire croire à des dons spéciaux. Faire croire à sa partenaire qu'elle est la seule qui peut la satisfaire, ou qu'elle seule sait ce qui est bon pour leur vie de couple; " Je sais ce que tu veux", "Je sais ce que tu penses".
Une des façons pour avoir ou garder le contrôle c'est de faire croire quelle n'est pas régie par les mêmes règles que les autres. Les gestes qu'elle pose peuvent être incorrects pour d'autres, mais pas pour elle. Une lesbienne violente peut avoir une vie fragmentée, par exemple en même temps battre sa blonde et militer contre la violence. Mais pour elle tout est cohérent car elle est "spéciale".
La notion de "propriété" pour la lesbienne violente est très élargie. Cette notion justifie pour elle la violence envers sa partenaire ou envers les choses et les objets de sa partenaire.
Une lesbienne violente peut avoir une image d'elle-même forte, supérieure et auto-suffisante. Quand cette image n'est pas soutenue, elle pourra être violente et considérer qu'elle ne fait que réagir aux attaques qui lui sont faites.
6.DÉNIGER SA PARTENAIRE
Les comportements violents de cette catégorie font référence à l'humiliation (en privé ou en public). Une lesbienne violente a des comportements qui ont de l'influence sur l'estime de sa partenaire. Elle fait croire que c'est la victime qui n'est pas correcte. L'agresseure s'organise pour que sa partenaire ait à demander la permission pour sortir pour dormir ou même aller aux toilettes.
Une lesbienne violente veut faire croire à sa partenaire qu' elle fait "une folle d'elle". En public, elle la présente également comme une folle. Elle peut aussi chercher à inclure d'autres personnes dans son jeu. Dans la catégorie précédente nous avons fait référence à la perception de "supériorité" de la partenaire violente. Elle humilie sa partenaire pour continuer à croire à sa valeur supérieure.
7. RENFORCER LE CONTRÔLE
Une lesbienne violente veut que sa partenaire réponde à tous ses besoins. La relation est centrée uniquement sur les besoins de l'agresseure, jamais sur ceux de la victime. Les gestes, les attitudes et les comportements de l'agresseure ont comme but de maintenir la relation et la partenaire sous son contrôle. Il est très difficile pour la lesbienne violente d'être satisfaite, et elle fait croire que son bien-être dépend uniquement de sa partenaire.
8. CRÉER LE DÉSARROI
Les gestes et les paroles d'une lesbienne violente ont comme but de créer le trouble chez sa partenaire. Lors de discussions ou de chicanes une lesbienne violente peut être contradictoire. Elle redéfinit continuellement la réalité, change le "focus", ce qui a pour effet de créer le désarroi. Elle fonctionne sur sa perception de la réalité. Elle reste vague, ne spécifie pas ce qu'elle pense. L'agresseure "joue à la victime" et finit par faire croire à sa partenaire que c'est elle qui est violente. Tous ces gestes, attitudes, paroles sont très efficaces car ils entraîne la détresse psychologique, conduisent la lesbienne non violente à ne plus faire confiance à ses intuitions, ses perceptions. Il y aura un effet direct sur la santé mentale de sa partenaire, ce qui augmente la possibilité de contrôle pour la lesbienne violente.
9. AVOIR UNE RECONNAISSANCE OCCASIONNELLE
Une lesbienne violente est très charmante par périodes. Après des épisodes de violence elle s'excuse, promet d'aller en thérapie, de ne plus recommencer et amène des cadeaux. Cette période de "lune de miel" est le moment pour une lesbienne violente de faire croire à sa partenaire qu'elle n'est pas si mauvaise. Et que dans le fond quand sa partenaire est "fine", elle n'est pas violente, par exemple: "Si tu étais toujours comme ça, je ne serais pas obligée de me mettre en colère".
QUE DOIT FAIRE UNE LESBIENNE VIOLENTE?
Comme nous le disions plus tôt, le sentiment le plus souvent associé à la violence est la colère. Mais ce n'est pas le seul. Quand on regarde derrière cette colère, on découvre plusieurs émotions ou sentiments intenses comme l'anxiété, la vulnérabilité, la peur, la confusion et le sentiment d'impuissance. À moins d'apprendre à confronter et négocier ces sentiments, il est peu probable que les comportements violents cessent.
Voici quelques suggestions qui peuvent aider à arrêter les comportements violents:
-Se responsabiliser et accepter les conséquences de ses gestes
Arrêter de blâmer la victime ou des facteurs extérieurs tel l'alcool, le stress au travail, une enfance difficile. La victime n'est pas responsable de tous ces facteurs, ni de la violence qu'on lui fait subir. S'excuser et être désolée n'est pas la solution. Se réconcilier n'est qu'une solution temporaire et n'empêche pas le cycle de la violence de se perpétuer. Pour avoir une relation saine il faut accepter de changer pour de bon. Il est important de ne pas oublier qu'une lesbienne violentée ne veut pas être abusée et éventuellement quittera la relation.
-Reconnaître qu'on a commis un crime
Agresser quelqu'une est un crime et peut entraîner des poursuites, qu'on soit lesbienne ou non. La loi est claire sur les agressions physiques et sexuelles, le harcèlement et les entrées par effraction; ces gestes sont inacceptables.
-Demander de l'aide
Il n'y a aucune honte à demander de l'aide. Une lesbienne violente peut changer et aura besoin d'aide pour comprendre et arrêter la violence et confronter les différents problèmes qui ont servi à justifier la violence.
-Apprendre à se comporter différemment
Il est possible d'apprendre à se comporter différemment et de faire face à ses émotions.
Voici quelques points qui peuvent permettre de changer ses façons d'agir et de penser:
1.Repenser aux événements où vous avez été violente. Identifier qu'est-ce qui se passait à ce moment-là. Ce que vous pensiez et les émotions qui vous habitaient avant la violence.
2.Apprendre à reconnaître les signes avant-coureurs qui indiquent que vous devenez violente.
3. Développer des alternatives comme quitter immédiatement la situation, appeler une ligne d'aide ou rencontrer une thérapeute.
4. Si cela est nécessaire, quitter définitivement la relation pour arrêter la violence et demander de l'aide.
CONCLUSION
Nous devons comme communauté prendre une position claire contre la violence conjugale. Et remettre en question les mythes concernant la violence entre lesbiennes. Il y a aussi le mythe qui attribue à certains groupes de lesbiennes la violence, par exemple les butch/ femmes, les lesbiennes qui ne se disent pas féministes, les lesbiennes sado/masochistes. Il est ainsi facile de s'exclure de la violence en catégorisant, donc en ne nous sentant pas concernées.
Chacune de nous est responsable du silence qui entoure la violence. La prévalence de la politique de non-intervention permet à des lesbiennes d'entreprendre des relations non-sécuritaires et notre silence entérine cette violence.
Comme communauté, nous devons aussi nous rassembler pour développer des stratégies et pour contrer la violence; débattre de questions qui impliquent le système judiciaire et médical; dénoncer les gestes de violence et aller jusqu'à confronter une lesbienne violente. Un autre aspect important est la création de ressources adéquates pour les lesbiennes, soit en créant des lieux sécuritaires pour toutes, soit en s'associant à des ressources déjà existantes.
Il ne faut pas oublier que la violence n'est pas seulement le problème des autres mais aussi le nôtre. Car comme communauté, nous sommes un ensemble de lesbiennes qui ne sont pas seulement préoccupées par la problématique, nous en sommes nécessairement partie prenante, que ce soit comme témoins, comme victimes ou comme agresseures.
BIBLIOGRAPHIE
TAYLOR, Joëlle et Tracey CHANDLER Lesbian Talk, Violent Relationsbips. London, England, Scarlet Press, 1995, 64 p.
CHESLEY, Laurie C., MacAULAY, Donna, RISTOCK, Janice L. Abuse in Lesbian Relationships. A Handbook on Information & Resources. Toronto, Toronto Counselling Centre for Lesbians and Gays, 1992,
32 p.
Justice for All: A Conference on Lesbian and Gay Legal Issues. Workshop on Abuse in Lesbian Relationships. Co-facilitated by: Tamarak. Ellen Faulkner, Kathleen Lahey, Pamela D. Havery, Kingston, Ont., 1990, pp. 11-13.
EVANS, Lee et Shelley BANNISTER. "Lesbian Violence, Lesbian Victims: How to Identy Battering in Relationships", Lesbian Ethics, vol. 4, no. 1 (spring 1990), pp. 53-65.
London Battered Women's Advocacy Centre. Confronting Lesbian Battering. London, Ont., 1993, 10 p.
AGIR PUBLIQUEMENT
POUR CONTRER LA VIOLENCE
Irène Demczuk
Deux réunions d'équipe, une nuit blanche pour la rédactrice, une représentation publique et un nombre impressionnant d'appels téléphoniques pour suivre notre dossier dans le labyrinthe bureaucratique, voilà ce qu'il aura fallu pour qu'une politique provinciale en matière de violence conjugale traite, pour la première fois au Canada, des lesbiennes. Ce n'est pas grand'chose. Et malgré le stress d'un échéancier trop court, nous sommes parvenues à établir des consensus clairs et solides sur toutes les propositions et recommandations soumises au Comité interministériel de coordination en matière de violence conjugale et familiales1.
La consultation
Pareil exercice ne se réalise pas sans embûches. Nous n'étions évidemment pas les seules appelées à cette consultation. Entre autres, des personnes invitées ont présenté un portrait démesuré de la violence chez les lesbiennes, prétendue plus importante que la violence des hommes à l'endroit des femmes et celle vécue chez les couples gais. Nous avons dû débattre fermement des limites méthodologiques des études citées et de son interprétation non scientifique pour que cette vision ne soit pas retenue, et qu'on admette l'absence de données québécoises valides et fidèles pour soutenir cette hypothèse.
Par ailleurs, le Comité avait initialement privilégié une vision homogène de la violence chez les couples de même sexe. Nulle distinction n'était établie entre la conjugalité des gais et celle des lesbiennes, alors que les relations amoureuses sont vécues selon des modèles différents. Du côté des ressources, nous faisions valoir que proposer à une lesbienne violente de suivre une thérapie avec des hommes hétérosexuels et homosexuels violents serait une stratégie d'intervention dont l'efficacité serait douteuse. A moins d'un revirement inattendu du Comité, l'établissement d'une problématique distincte pour les lesbiennes et les gais sera sans doute une de nos plus importantes victoires. Elle servira à chacun de ces groupes qui trouveront ainsi des ressources mieux adaptées à leurs réalités.
Les propositions
Nous avons présenté au Comité interministériel six propositions assorties d'une série de recommandations visant à adapter et développer des ressources pour les lesbiennes touchées par la violence conjugale. Il est impossible de reproduire ici l'ensemble de ce document d'une longueur de vingt pages; nous résumons donc les propositions et vous transmettons textuellement les recommandations2.
1. Reconnaître d'abord la conjugalité chez les lesbiennes
Nous avons souligné le paradoxe du gouvernement du Québec qui, d'un côté, ne reconnaît pas la réalité conjugale des lesbiennes, notamment en n'accordant aucun statut aux unions de fait entre personnes de même sexe, et de l'autre, s'apprête à reconnaître la violence conjugale chez celles-ci. Nous avons fait valoir que pour éliminer cette violence, il fallait d'abord reconnaître socialement, en toute légitimité, l'existence de relations conjugales entre femmes.
2. Reconnaître notre ignorance quant à l'ampleur de cette violence
Nous avons réalisé une recension sommaire des études portant sur la violence chez les couples de femmes et procédé à une critique méthodologique visant à démontrer que nous ne pouvions actuelle- ment statuer sur la fréquence de ce type de violence au Québec. Nous avons également critiqué l'idée selon laquelle les lesbiennes vivraient plus de violence conjugale alors que les gais seraient plus exposés à la violence publique. En l'absence de données sérieuses, en particulier sur la violence chez les couples d'hommes, cette croyance ne fait que reconduire, disions-nous, le vieux schéma d'interprétation associant les femmes à la sphère privée et les hommes à la sphère publique.
« Elle restait éveillée la nuit et cherchait à me faire parler pendant mon sommeil. Elle se servait ensuite de ce que je disais pour me faire des crises de jalousie...Je n'ai plus jamais dormi de la même façon. »
3. Nuancer plutôt que calquer nos schémas d'interprétation
Nous avons montré combien il était hasardeux d'affirmer que la violence entre lesbiennes est «la même» que celle vécue par les femmes hétérosexuelles. Les moyens de la violence ne sont pas nécessairement identiques. De plus, la violence entre lesbiennes n'est pas une violence systémique: elle est un moyen pour une individue d'assurer le contrôle sur sa partenaire. Elle n'est pas soutenue et renforcée par le mariage, la dépendance économique, la division sexuelle des tâches, l'inégalité salariale entre les sexes et un système judiciaire plus clément envers l'agresseur. Elle n'est pas encouragée par la télévision, le cinéma et la pornographie. Contrairement aux femmes hétérosexuelles violentées, la plupart des lesbiennes ne dépendent pas économiquement de leur conjointe, n'ont pas à entamer de procédures de divorce, et sont moins souvent mères. Mais plus important encore, les lesbiennes ne profitent pas, en tant que groupe social, du pouvoir que l'une d'entre elles impose à une autre. Lorsque la relation cesse, ce contrôle personnel s'effondre. Par contre, la violence de certains hommes assure non seulement la domination personnelle d'un individu mais contribue à maintenir le pouvoir de l'ensemble des hommes sur les femmes, comme l'ont montré depuis vingt ans les analyses féministes.
Au terme d'une analyse plus détaillée, nous avons fait valoir que l'on projette trop souvent et sans discernement la grille de connaissances utilisée actuellement pour la violence conjugale dans un contexte hétérosexuel sur le vécu des lesbiennes.
Bref, qu'il existe des biais hétérosexistes importants dans la façon dont on parle et analyse la violence chez les couples de femmes.
4 Adopter une approche féministe en la complexifiant
Devant la critique sévère adressée à l'approche féministe par d'autres participantes et participants à la consultation, nous avons exprimé le désir de continuer à analyser la violence chez les lesbiennes dans cette perspective, mais en la complexifiant, en y incluant notamment les effets de l'hétérosexisme et de l'homophobie dans la vie des lesbiennes.
5 Distinguer la problématique de la violence chez les couples de lesbiennes de celle vécue chez les couples d'hommes gais
Essentiellement, nous avons exposé en quoi les communautés gaie et lesbienne sont distinctes et comment les modes de vie conjugaux diffèrent.
6 Adapter les ressources existantes et en développer d'autres
Enfin, nous avons tracé un portrait sommaire des difficultés rencontrées par les lesbiennes lorsqu'elles demandent de l'aide dans le réseau de la santé et des services sociaux et auprès des ressources communautaires.
« À un moment donné, elle a perdu sa job elle disait ne plus être capable d'endurer son boss. Moi pour l'aider, j'ai payé. Après, quand elle a commencé une nouvelle job, elle disait qu'elle s'était endettée. J'ai continué à payer; ma paye y passait...Quand j'ai voulu partir, je ne pouvais pas, je n'avais plus une cenne... »
LES RECOMMANDATIONS
- Reconnaître les relations conjugales entre lesbiennes, notamment par la reconnaissance des unions de fait entre personnes de même sexe.
- Combattre les préjugés hétérosexistes et homophobes et démystifier la réalité lesbienne en la présentant comme une réalité saine.
- Augmenter l'accès des lesbiennes aux ressources d'aide.
- Adapter les programmes de sensibilisation en matière de violence conjugale afin de tenir compte de la réalité des lesbiennes.
- Former les intervenantes et intervenants des organismes publics, parapublics et communautaires appelés à travailler auprès des victimes de violence conjugale, à la réalité sociale des lesbiennes.
- Adapter les services aux besoins des lesbiennes victimes de violence et aux besoins des lesbiennes qui l'exercent.
- Reconnaître l'expertise des groupes de femmes en ce qui a trait à l'intervention en matière de violence conjugale chez les lesbiennes et soutenir le développement de cette expertise.
- Soutenir les organismes qui travaillent avec les femmes afin qu'ils puissent répondre aux besoins des lesbiennes touchées par la violence conjugale.
- Sensibiliser les policiers et policières à la problématique de la violence conjugale chez les lesbiennes.
- Favoriser des projets de recherche sur la problématique de la violence conjugale chez les lesbiennes.
ET APRÈS ?
Que reste-t-il de nos propositions et recommandations dans la version finale de la politique? Sans doute très peu de l'esprit et de la lettre. Mais cette action aura au moins permis de mieux faire connaître les caractéristiques de cette violence et d'obtenir l'appui des représentantes des réseaux féministes et communautaires3. Il nous faudra cependant continuer d'agir si nous voulons obtenir les services auxquels les lesbiennes ont droit, dans le respect de notre réalité.
1. Le Comité interministériel regroupe des représentantes des ministères de la santé et des services sociaux, de la justice, de l'éducation, de la sécurité publique ainsi que les secrétariats à la condition féminine et à la famille.
2. Le texte peut être obtenu en écrivant à Treize. Irène Demczuk avec la collaboration de Françoise Guay. Proposition d'inclusion d'un volet sur la réalité lesbienne dans la politique québécoise sur la violence conjugale, mars 1995.
3. En bonne partie, grâce à l'extraordinaire travail de diffusion réalisé par Françoise Guay auprès des plus importantes organisations féministes offrant des services en matière de violence conjugale.


