Se peut-il?

Françoise Guay

« Quand nous découvrons que nous ne pouvons plus avoir confiance en quelqu’une (…) nous sommes rejetées sur une crête désolée, dans une obscurité percée d’éclairs, balayée de pluies glacées, dans un monde informe, avant tout langage, toute tendresse et toute possibilité de relation. »

Adrienne Rich, Lesfemmes et le sens de l’honneur,

quelques réflexions sur le mensonge Montréal, Éditions du Remue-ménage, 1979

Une relation d’intimité, une relation amoureuse est quelque chose de précieux.  Comme lesbiennes, nous avons accepté de braver les normes sociales pour pouvoir aimer à notre goût.  Même si nous savons que des difficultés existent, c’est toujours une surprise douloureuse de découvrir que ceux-ci peuvent dégénérer en violence.  Or, les lesbiennes ne vivent pas en dehors de la société; ceci veut dire aussi que nous pouvons voir se refléter dans nos relations des attitudes et des comportements qui se retrouvent tout autour.

Les relations conjugales/amoureuses lesbiennes prennent diverses formes.  Dans bien des cas, les membres d’un couple ne vivent pas sous le même toit; elles peuvent même refuser l’expression couple.  La violence peut s’infiltrer cependant, quelle que soit la forme de la relation: de la part d’une amante occasionnelle, d’une partenaire établie avec qui une lesbienne partage son logis et ses biens ou (bien souvent) d’une ex-blonde qui n’accepte pas la rupture1.

Cet article porte sur la violence du point de vue des lesbiennes violentées.  Il est important toutefois de bien voir qu’une lesbienne violentée, en soi, ça n’existe pas.  Ce qui existe, ce sont des lesbiennes comme vous et moi qui se retrouvent dans une situation où la femme qu’elles aiment utilise violence et contrôle dans ses relations amoureuses.

Parce qu’elle suppose intimité et confiance, une relation amoureuse nous rend aussi plus vulnérables à la manipulation.  Comme lesbiennes, nous avons souvent de hautes normes relationnelles; que nos relations soient égalitaires (et elles le sont souvent) est un principe important pour nous.  Toutefois, si notre amante ne suit pas les règles implicites de respect et de partage, nous nous retrouvons souvent interdites et parfois démunies.

Nous sommes aussi conscientes, en tant que lesbiennes, de la fragilité de nos relations, qui ne tiennent qu’à notre volonté de les maintenir.  Comme bien d’autres, nous vivons nos relations intimes comme un havre.  Le soutien qu’une lesbienne donne et reçoit dans sa relation et le support ou plutôt le manque de support qu’elle reçoit à l’extérieur sont cruciaux pour comprendre ce qui se passe.  Ils peuvent jouer notamment dans le désir d’une lesbienne de soutenir une blonde qu’elle sait fragile et dépendante, même si celle-ci peut l’agresser.

 

Se peut-il?

Nous pouvons toutes vivre des moments où un geste ou une parole de notre blonde nous blesse; nous pouvons aussi être parfois blessantes ou trop exigeantes vis-à-vis d’une amante.  Toutefois, ce qui caractérise une situation de violence, c’est l’établissement d’un pattern répétitif ou systématique.

Il n’est pas nécessaire que les gestes soient extrêmes; la violence verbale et psychologique, le dénigrement au quotidien, par exemple, peuvent complètement démolir quelqu’une.  Des agressions verbales ou physiques n’ont pas à être répétées très souvent pour qu’une menace pèse et que la possibilité d’une telle violence demeure inscrite dans la relation.  Même si elle tente de passer par-dessus, une lesbienne sait qu’il y a un danger; même si elle se repent, sa partenaire violente sait qu’elle a une permission.

C’est une polarisation très nette que nous avons rencontrée dans les ateliers que nous avons donnés.  Plus caractéristique encore de lassitude d’une lesbienne violente que les gestes qu’elle pose est souvent son rejet de toute responsabilité.  Si elle se repent, c’est pour demander à sa blonde de l’aider plutôt que de prendre elle-même de véritables mesures pour changer1.

Voir ce qui se passe est alors d’autant plus difficile pour celle qui est violentée que sa conjointe va souvent rejeter sur elle toute la responsabilité des incidents: « si tu n’avais pas agi comme ça, ça ne serait pas arrivé ».  Parce qu’elle pense sa relation en termes égalitaires, une lesbienne va chercher à voir quelle est sa part de responsabilité et à améliorer sa relation avec l’autre.  Or, pendant qu’elle s’évertue ainsi à faire sa part du travail, elle ne voit pas qu’elle est souvent la seule à le faire.

La violence est insidieuse.  Des gestes anodins ou même charmants au début d’une relation peuvent devenir étouffants, devenant une surveillance de tous les instants.  Une lesbienne va souvent tenter de répondre aux désirs de sa conjointe sans se rendre compte que ceux-ci sont exagérés; plus elle y répond et plus grandes deviennent les exigences.  Elle aura parfois l’impression que sa blonde a raison de se mettre en colère puisqu’elle n’a pas répondu à ses attentes.

Une lesbienne peut aussi être portée à accepter plus de la part de sa blonde qu’elle n’aurait accepté autrement, parce qu’elle connaît sa souffrance et qu’elle la sait fragile2.  Les choses difficiles, la violence qu’une conjointe violente a vécue dans son enfance, par exemple, vont souvent servir à l’absoudre de comportements inacceptables.

Le mythe de la « violence mutuelle » a aussi la vie dure et sert bien souvent à dédouaner une lesbienne violente.  À moins d’une incapacité physique, une lesbienne agressée va être plus souvent portée à se défendre qu’une femme hétérosexuelle face à son conjoint.  Ceci peut cependant se retourner contre elle.  Elle se sent alors partie prenante de la violence, qui devient en quelque sorte un secret partagé.  Une conjointe violente peut même chercher à la pousser à riposter physiquement pour ensuite lui faire porter le blâme.

Une lesbienne violente peut aussi se servir de son charme comme d’un moyen de contrôle, utilisant tour à tour la séduction, le repentir et le rejet pour assujettir sa blonde.  Il peut être d’autant plus difficile de quitter une telle conjointe qu’elle exerce son emprise sur le mode passionnel et quelle va bien souvent relancer une blonde qui l’a quittée pour recommencer un nouvel épisode désastreux.

Une conjointe violente peut enfin utiliser la violence contre elle-même (tentatives de suicide, automutilation, etc.) pour exercer un contrôle.  Inquiète de ce qui peut arriver, son amante sera constamment en état d’alerte.  Elle pourra se sentir coupable et responsable de sa blonde; elle pourra hésiter à la quitter, craignant ce qui arrivera si elle l’abandonne à son sort.

Il est important pour une lesbienne de voir que la confusion où elle se trouve ne dépend pas uniquement d’elle; sa partenaire va souvent alterner les stratégies pour s’assurer un contrôle et une emprise (cf. Les lesbiennes aussi tombent dans les bleus, qui décrit certains des comportements et attitudes que peut utiliser une partenaire violente).  Elle se retrouve alors à fonctionner sur un mode « d’espérance acquise »4, acceptant de supporter les accès de sa blonde, dans l’espoir que ça se tasse (comme celle-ci le lui promet constamment) et quelles arrivent ensemble à une relation plus heureuse, où la violence n’aura duré qu’un temps.

Comment savoir

Parce que le contrôle et la manipulation sont parfois subtils, une lesbienne peut avoir de la difficulté à savoir où elle en est.  C’est en faisant le portrait complet et en regardant les résultats qu’elle peut commencer à voir ce qui se passe.

Un des indices importants est la peur.  Une lesbienne qui se rend compte qu’elle commence à craindre les réactions de sa conjointe et à modeler son comportement en conséquence doit se poser des questions.  Si, de plus, il ne lui est pas possible d’en parler, parce que ceux-ci y fait obstruction ou parce qu’elle risque de se choquer, il y a là un signal que quelque chose ne va vraiment pas.  Elle doit prendre un sérieux recul et se demander si elle veut continuer dans cette relation.

 

« La violence possède un langage que celle qui est visée apprend rapidement à décoder pour survivre.  Elle apprend comment se comporter en public, comment se comporter en privé, à qui elle peut parler sans danger et à qui elle ne peut pas.  Elle apprend à lire entre les lignes du visage de son amante.  Elle apprend à faire attention. »5

Il arrive aussi qu’une partenaire violente sème des indices qu’elle pourrait être violente ou quelle déconsidère ses blondes après un certain temps.  Il est important de ne pas ignorer de tels indices mais de les croire, de les prendre en note et de s’en rappeler.

La violence au niveau sexuel peut apparaître à prime abord à celle qui l’a subie comme un malaise ou un manque d’affirmation de sa part.  Or, même venant d’une femme, des gestes sexuels contre notre gré, une humiliation sexuelle, des stratégies d’épuisement sont des formes de violence sexuelle inacceptables.  Il n’est pas rare qu’une conjointe violente veuille faire l’amour suite à une agression.  C’est une façon courante et humiliante d’oblitérer ce qui vient de se passer; c’est aussi une agression.

Enfin, les rôles économiques n’étant pas définis dans les relations lesbiennes, la violence économique peut y prendre un tour particulier.  Une lesbienne peut établir avec sa conjointe des façons de faire qu’elle juge équitables.  Plus qu’un contrôle économique6, c’est souvent une exploitation qu’elle peut alors subir et dont elle ne se rendra compte qu’après plusieurs mois,

« Elle changeait la réalité devant mes yeux – elle disait qu’elle ne m’avait pas attaquée une seule fois, ce qui était complètement faux; elle m’avait attaquée une première fois et elle cherchait constamment à s’en prendre à moi. Elle prenait aussi mes poignets en étau et quand je me débattais pour sortir de sa prise, elle disait que je l’attaquais. »

Taylor, Joelle et Chandler, Tracey, Lesbianx talk…Violent relationships.

 Les conséquences

Il est d’autant plus important pour une lesbienne de se rendre compte qu’elle vit de la violence que les conséquences peuvent en être très graves.  La peur, la confusion, le manque de confiance en soi, mais aussi les difficultés de sommeil, les troubles somatiques dus au stress et les problèmes physiques suite aux coups ou aux chutes peuvent demeurer longtemps après que la relation est terminée.

La violence psychologique, toujours présente quel que soit le type de violence, peut avoir des effets dévastateurs.  Nulle n’a une estime de soi tellement « mur à mur » qu’elle ne puisse être atteinte par les assauts répétés d’une conjointe.  Celle-ci peut d’autant plus nous atteindre qu’elle connaît des aspects les plus infimes et peut s’en servir pour dénigrer et humilier.

Vivre dans la peur constante peut avoir des effets graves.  Une lesbienne peut en venir à développer une hyper-vigilance de tous les instants qui peut affecter les autres domaines de sa vie.  Son travail peut en souffrir; elle peut même le perdre.  Elle peut aussi souffrir d’accès de dépression ou de malaises psychosomatiques sévères.  Les séquelles physiques sont souvent plus importantes qu’on ne le croit, qu’elles soient dues aux coups ou au stress énorme qu’elle vit.

Les effets de la violence apparaissent bien souvent pendant la relation et peuvent donner à une lesbienne l’impression qu’elle est faible, incompétente et incapable d’avoir une relation avec qui que ce soit.  Or, il faut bien voir qu’il s’agit là d’effets et non de causes de la violence.  La violence d’une conjointe vient enfin et surtout briser quelque chose dans notre capacité d’intimité; une lesbienne va souvent avoir besoin de temps avant d’être capable d’établir de nouvelles relations.

Plus longtemps une lesbienne vit de la violence dans une relation et plus il peut lui être difficile de partir7.  Son énergie émotive y étant constamment drainée, il lui en reste souvent très peu pour se ressaisir.  Elle peut se retrouver tellement isolée qu’elle ne voit plus aucune porte de sortie; elle peut aussi se retrouver complètement sans le sou, ayant tout dépensé pour une blonde qui ne lui a jamais rendu la pareille.

Les embûches

Les embûches au sortir d’une relation violente sont nombreuses pour une lesbienne.  Le support de sa famille est souvent exclu: même les familles qui ont accepté le lesbianisme de leur fille « pour son bonheur » risquent souvent de le remettre en cause.

Elle va souvent avoir de la difficulté à recevoir un support de la part d’amies lesbiennes qui refusent de prendre parti, cherchent à la dissuader (« tu ne peux pas lui faire ça ») ou vont même parfois tenter de la « réconcilier » avec son ex-conjointe.  Le fait même qu’elle ne soit pas partie immédiatement peut servir à remettre en doute sa bonne foi.  Elle va rencontrer également de l’impatience; quoi qu’on dise, il y a dans la communauté un certain discrédit rattaché au fait d’avoir été violentée.

Parce qu’elle sait ce que c’est que d’être lesbienne, une lesbienne pourra aussi hésiter à traduire son amante en justice.  Elle peut craindre aussi, à juste titre, les railleries et l’humiliation tout au long du processus; rien ne garantit non plus l’anonymat dans un procès qui ne se tient pas à huis clos.

Laisser une conjointe signifie aussi laisser les enfants, si celle-ci en est la mère biologique (les droits d’une mère non biologique ne sont pas encore reconnus).  Une lesbienne peut aussi avoir établi un lien avec les enfants de sa conjointe; à son dilemme personnel s’ajoute la responsabilité qu’elle sent pour ces enfants qu’elle peut craindre de laisser avec leur mère.

La communauté est petite.  II peut être difficile pour une lesbienne de trouver quelqu’une à qui parler qui ne soit pas une connaissance de son ex-amante; il peut lui être difficile aussi de sortir sans risquer de la rencontrer.

Malgré les embûches, une lesbienne doit tout mettre en œuvre pour quitter une conjointe violente.  Il lui sera nécessaire de maintenir une bonne distance avec son ex-blonde pour sa propre santé mentale et physique.  Peu importe que d’autres lui rapportent que celle-ci « a changé », il est important de faire attention aux volontés de réconciliation et aux offres d’amitié intempestives.  Et, quoi que son « ex » lui ait dit, il existe d’autres lesbiennes avec qui établir des relations non violentes, passionnées et heureuses.

Dernières considérations

Nous sommes conscientes que, tant qu’on n’est pas sortie du marasme, il peut être difficile de voir clairement les choses, une lesbienne violente se disant souvent agressée par sa conjointe.  Les deux partenaires ont toutefois la responsabilité de se protéger.  Si votre partenaire croit que c’est vous « qui la poussez à bout », elle aussi a la responsabilité de mettre fin à cette relation où elle risque d’être blessée ou de vous blesser.

Enfin, rappelez-vous que

« Vous n’êtes pas seule;

Vous n’êtes pas coupable;

Il vous est impossible de changer le comportement de votre conjointe,

Ignorer la violence peut être très dangereux;

Il est important de briser le silence; ne restez pas isolée;

Il y a une vie après une relation violente et elle peut être très belle. »9

 

Quelques questions inspirées du livre

Lesbians Talk Violent relationships

« Avez-vous peur de votre amante?

A-t-elle déjà agressé ou affirmé avoir agressé une autre femme?

Vous menace-t-elle de vous blesser si vous n’agissez pas d’une façon qu’elle trouve acceptable?

Votre personnalité, votre capacité de communiquer ouvertement, votre confiance en vous ont-elles diminué depuis que vous êtes en relation avec elle?

Vous humilie-t-elle délibérément (sans qu’il s’agisse d’une entente préalable) pendant l’amour?

A-t-elle déjà attaqué ou menacé d’attaquer vos amies, vos animaux ou vos possessions?

Vous menace-t-elle de sévices physiques si vous ne vous conformez pas à un comportement qu’elle juge acceptable?

Vous retrouvez-vous à apaiser votre blonde, surveiller votre comportement, censurer vos paroles?

Avec elle, vous sentez-vous dégradée, insignifiante, impuissante et sans valeur?

Etes-vous inconfortable d’inviter des amies dans la maison que vous partagez avec elle?

Etes-vous empêchée de quitter la relation pour des raisons financières?

Vous menace-t-elle de dévoiler votre orientation à vos amies, à votre famille, à vos collègues si vous la quittez?

Vous menace-t-elle de vous blesser ou de vous tuer (ou de se tuer) si vous la quittez?

Est-ce que le fait de l’aimer vous amène à vous haïr ?

Critique-t-elle vos capacités intellectuelles publiquement, en privé?

Surveille-t-elle vos appels, votre courrier; fouine-t-elle dans votre journal?

Ses besoins sexuels/émotionnels sont-ils la seule priorité dans votre relation? »

Pouvez-vous discuter de ceci avec elle?

1. Nous utiliserons indifféremment les expressions « conjointe, amante, blonde, partenaire » pour parler des lesbiennes impliquées dans une relation où il y a une certaine intimité d’ordre amoureux.

2. De fait, une lesbienne qui accepte la responsabilité de ses gestes et qui commence à prendre des moyens pour changer est en bonne voie pour ne plus être violente.

3. L’étude de Claire M. Renzetti montre une forte corrélation entre la violence, la dépendance de la partenaire violente et l’existence d’un conflit autour du désir d’autonomie exprimé par la partenaire violentée.

4. Renzetti, pp.78-84.

5. Taylor, Joëlle et Chandler, Tracey, Lesbians talk Violent relationships, Scarlet Press, Londres, Angleterre, 1995.

6. Comme c’est parfois le cas dans les couples hétérosexuels.

7. La même chose est vraie pour une lesbienne violente. Malheureusement, peu d’entre elles prennent la responsabilité de mettre un terme à la relation.

8. Malheureusement, celle-ci ne montre pas toujours la même considération; dans quelques cas, en effet, c’est la partenaire violente qui a poursuivi sa conjointe en cour pour s’être défendu.

9. Adapté du Domestic Violence Iformation and advice pack du London Borough of Camden, cité par Taylor et Chandler.

 Bibliographie

Renzetti, Claire M., Violent betrayal  lesbian partner abuse, Sage, Newbury Park CA, 1992.

Schechter, Susan et Jones, Ann, Quand l’amour ne va plus, Le jour

éditeur, 1994, trad. de When love goes wrong, Victor Gollancz Ltd, 1992.

Taylor, Joëlle et Chandler, Tracey, Lesbians talkViolent relationships, Scarlet Press, Londres, Angleterre, 1995.

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